Je suis anonyme.
Vous qui lisez ces lignes, ou celles-ci à part ceux que je connais IRL, vous ne connaissez ni mon visage, ni mon nom, ni mon prénom, je ne parle dans l’espace numérique ni de ma famille, ni de ma vie sentimentale, ni de mon travail, vous ne connaissez ni mon adresse ni mon numéro de téléphone.
Et normalement, une fois que j’ai dit ça, à en croire ce que j’entends et lis actuellement, vous avez… peur. Ce qui est bien normal, puisque ma vocation, voir ma raison d’être sur internet semble être, je cite, « de vous attaquer à coup de couteau dans le dos » et de « balancer des horreurs ». Et vous devriez vous inquiéter sérieusement car cet anonymat est « infect » et « ce n’est que le début de choses épouvantables ».
Moi j’ai envie de vous demander ce que faites vous là puisque je n’ai rien à dire ! Oui, car « quand on a des choses à dire, on les dit à visage découvert ». #CQFD
Je n’ai rien inventé, toutes les citations sont des extraits de l’émission On refait le Monde sur RTL le 9 juin (écoutez à partir de la 28eme minute).
Tout est parti fin mai de la proposition de loi du Sénateur Masson. Sur ce thème, et sur la levée de boucliers qui s’en est suivie, tout a été dit ou presque et je vous renvoie à l’excellent Pearltrees de @yannsavidan découvert grâce au billet d’@eowenn.
Bref, j’écoutais la radio et je n’en revenais pas.
Le débat sur l’anonymat venait d’être relancé par la (mauvaise) blague jetée sur Twitter cette semaine sur la mort de Bernard Montiel.
Je ne juge pas de la pertinence de ce type de tweets, et je vous conseille, si vous voulez un bel éclairage sur twitter et la contextualisation, l’article de @vincentglad .
Notre cher sénateur a donc rebondi sur le sujet pour justifier à l’aune de cet « évènement » sa PPL. Jusque là tout va bien, c’est de bonne guerre dirons-nous.
A une petite exception près néanmoins. Pourquoi relier Twitter à sa PPL ? Il ne s’agit en principe que de lever l’anonymat des blogueurs non professionnels, non? Quid de l’anonymat sur Twitter ? Une prochaine étape ? Après tout, ce n’est qu’un site de microblogging …
Qu’un politique utilise un effet d’aubaine, comment dire, c’est de la politique.
Mais c’est bien l’échange des « polémistes » qui m’a affligée. Comment des journalistes et autres professionnels peuvent-ils succomber si docilement aux sirènes de l’amalgame ?
Car il faut bien dire que dès la présentation du débat, il y avait comme une méprise. Selon Christophe Hondelatte il s’agirait d’« Obliger les blogueurs à agir sur internet sous leur propre nom pour qu’ils assument leurs propos (…) qu’il y ait derrière une identité réelle et véritable »
Tout est dans le « pour que ». La suppression de l’anonymat comme condition de la responsabilité.
En fin de semaine paraissait ce sondage BVA qui conclut que 59% des songés sont favorable à la levée de l’anonymat, commenté de la sorte : « Il est passionnant de constater que les français sont massivement en soutien de sa proposition consistant à lever l’anonymat sur Internet. »
Avant la présentation de ce résultat, nous avons droit à une introduction dont je vous livre un extrait (je cite Bruno Vanryb, President& CEO d’Avanquest) : « Il est clair que les internautes sentent bien le danger lié à l’anonymat. », « Tout le monde comprend bien que la non-possibilité de vérifier d’où viens une information relayée par des non-professionnels autorise les pires excès. »
Quelque soit la problématique, partez d’une hypothèse erronée, et les solutions que vous proposerez seront inadéquates. Car, oui, évidemment, « tout le monde comprend bien », mais de quelle « non possibilité » parlons-nous ?
La question préalable à poser était assurément : Pensez-vous qu’il soit possible d’identifier et de sanctionner un blogueur anonyme qui tiendrait des propos portant atteinte à autrui ? J’aimerais connaitre le pourcentage exact mais la réponse ne fait aucun doute. Sur un échantillon représentatif de la population, la réponse serait « non » en grande majorité. Partant de là, la réponse à la question « Faut-il supprimer l’anonymat ?», dans un contexte de mauvaise information, va de soi.
Sur RTL (rendons à César…), quelques vérités ont été dites, aussi, notamment sur l’inadaptation d’une loi nationale dans un univers transfrontalier et l’inutilité du besoin de légiférer, puisqu’en cas de problème il est tout à fait possible d’obtenir l’identification de l’auteur des propos. Je vous conseille de lire ou relire à cet égard les mentions légales de @Maitre_Eolas.
Qu’on se s’y trompe pas, l’anonymat n’est que de façade, et n’affranchit pas de la responsabilité civile et pénale des propos que l’on tient. L’arsenal légal et judiciaire existe et fonctionne. Il est possible de connaitre et de sanctionner. What else ? comme dirait George.
Qu’on m’explique éventuellement qu’à la lumière des faits le système existant d’identification est défaillant et donc perfectible. L’exposé des motifs de la PPL n’est pas totalement critiquable en soi (si l’on excepte les raccourcis). Je ne peux par exemple contester que « une mutation profonde de la communication en ligne : à travers cette évolution globalement très positive, un certain nombre de dérives se sont néanmoins manifestées. » et qu’ « À la lumière de l’expérience des dernières années, il parait opportun de procéder à quelques ajustements juridiques. En particulier, il convient de mieux protéger les éventuelles victimes de propos inexacts, mensongers ou diffamations qui sont, hélas, de plus en plus souvent colportés sur la toile. »
Il existe des abus, vérifions que nous avons les moyens de les limiter. Et si ce n’est pas le cas, réfléchissons à l’amélioration du dispositif.
Aujourd’hui je suis libre d’être anonyme, et pour faire simple, si j’abusais de cette liberté en piétinant allégrement les droits des autres, et les lois qui nous régissent, vous pourriez me retrouver, vous les victimes, je répondrai de mes actes et je réparerai le dommage causé. Point. Ma liberté n’épuise pas ma responsabilité.
Je ne cautionne en rien les dérives et l’utilisation de l’anonymat à des fins condamnables, ce qui est une réalité que je ne nie pas. Je soutiens la nécessité de mesures de contrôle et de sanctions adaptées.
Sauf que sur la forme, celles proposées ne le sont pas comme le précise justement ici Nicolas Poirier, Responsable juridique JFG Networks / Overblog.
Sur le fond, faut-il sacrifier sans sourciller une liberté ? Ce n’est là qu’une solution de facilité !
Les scrutins électoraux sont sujets à des fraudes ? Qu’à cela ne tienne ! Que l’on vote publiquement, supprimons le secret de l’isoloir, au lieu de trouver les méthodes permettant de concilier les intérêts publics et privés.
Le sacrifice n’est rendu socialement envisageable que parce que cette liberté là, celle de s’exprimer dans un relatif anonymat, n’est pas comprise (reste à savoir si c’est en toute bonne foi…). Et l’incompréhension, est la conséquence d’une autre hypothèse tronquée.
Au gré des débats et des justifications, il est vrai que le tableau n’est pas reluisant. Délateurs, menteurs, manipulateurs, calomniateurs, dangereux, agressifs, les « anonymes » ont, semble-t-il, pour unique fonction celle de porter atteinte à l’intégrité, la vie privée, les droits de leurs semblables.
Les partisans de la levée de l’anonymat ont établi une présomption d’intention de nuire.
Partir du principe qu’une personne est nécessairement « mauvaise », ou à tout le moins pourvue de « mauvaises » intentions, vous autorise moralement et socialement à la priver de liberté.
L’anonymat comme définition de la personnalité.
Je suis anonyme, cela fait donc de moi une personne effrayante et non fréquentable, a priori.
A ce titre, je n’ai pas le droit de vouloir protéger ma vie privée, ni celui de dresser des frontières entre ma vie professionnelle et mes activités personnelles, ni celui de ne pas vouloir que mon nom soit associé, au vu et au su de tous, à tout ce que j’écris dans les recherches Google, ni celui de construire un quelconque espace de liberté, puisque, par hypothèse, je vais en abuser.
Entre nous, il se trouve que ma vie est plutôt chouette, que je ne porte pas de lourde croix et que somme toute, ma liberté d’expression se limite, pour l’instant, comme pour beaucoup d’entre nous, à un exécutoire frivole du quotidien.
Mais quid de la femme battue, du salarié harcelé, de l’homo refoulé. Quid de l’amant, de la boulimique ou du dépressif ? Ne peuvent-ils disposer d’un espace pour -sans risquer d’être jugés par leurs proches- partager leurs sentiments, leurs doutes, leurs peines, rechercher un soutien ?
Et cela ne se limite pas aux « blogueurs ». Reprenons l’introduction du sondage déjà cité, les forums de discussions y sont stigmatisés. Je devrais donc donner mes coordonnées publiquement avant de poser une question sur une MST, de parler de ma foi, ou de m’enquérir des modalités de rupture de mon contrat de travail ?
Alors oui, pour résumer, on coupe la parole du fragile et de l’opprimé. Mais c’est là un peu court ! Quid de la parole militante, citoyenne, de la critique, la contestation ? Qui peut raisonnablement penser qu’elle ne serait pas en partie brimée et potentiellement censurée? Car n’oublions pas que l’identification ab initio revient aussi à donner les moyens de cataloguer et d’analyser …
Alors quand j’entends « pourquoi ne pas oser dire… dans un pays démocratique » j’ai juste envie de répondre : réfléchissez.
Ne mélangeons pas tout. Je peux parfaitement assumer mes choix, mes idées, mes orientations, et, dans le même temps, souhaiter maîtriser comment et à qui je les divulgue. Non, messieurs les polémistes, je ne peux entendre ”l’anonymat c’est quand même la honte des lâches”.
Qui nous parlait de droit à l’oubli déjà ? Ah oui, Madame la Secrétaire d’état chargée de l’économie numérique …
L’oubli ne commence-t-il pas par le droit à ne pas être identifié ?
Je cite le Président de la CNIL, Alex Türk, en introduction de l’atelier organisé sur ce thème par Nathalie Kosciusko-Morizet le 12 novembre 2009 « Le droit à l’oubli numérique couvre le droit à l’anonymat, à l’incognito et à la solitude ».
Lors de cet atelier, l’avocat Alain Bensoussan donnait sa définition du droit à l’oubli «un droit VOLONTAIRE de retour à l’anonymat. »
Commençons donc par conserver la liberté d’être anonyme, avant de construire un droit pour la retrouver.
Voilà, pour tout dire, cela faisait un bon moment que je voulais écrire sur ce thème là. Je ne concevais pas cela comme acte militant , mais plutôt une forme d’explication, juste vis à vis de vous.
Dit autrement, je vous écris PARCE QUE je suis anonyme.
Eric écrivait que c’était l’essence même du blog, je ne sais pas, en tout cas des miens, c’est certain.
Le sujet a pris une autre dimension. Il n’est plus temps de présenter son choix mais de le défendre.
Quelques saletés flottent à la surface de l’internet, soit ! nettoyons, mais -de grâce- ne jetons pas notre liberté avec l’eau du bain.
@imnotalone
Heureusement que je suis tranquille ici, je ne risque rien, je ne blogue pas moi, je macrotwitte !