
Je ne me souviens pas de mes copains de quand j’étais petite, tu vois, genre primaire ou collège/lycée, ni même de mes BFF ou de mes amoureux.
J’ai beau me concentrer et rassembler tous les neurones (oui, les 2), au mieux je retrouve un prénom qui raisonne comme vaguement familier, parfois un nom/prénom, mais là faut que ce soit quelqu’un avec qui j’ai couché. [Non j’déconne, vas pas te faire des idées lubriques sur un passé de dépravée précoce]. Bon, disons, que ça m’arrive de me rappeler d’une fille ou d’un gars un peu mieux, sûrement parce qu’on a passé PLUSIEURS années à se voir TOUS les jours.
Bref, voilà, c’est un constat. Ces gens qui ont pourtant marqué mon enfance, avec qui j’ai joué, ri et pleuré, que j’ai aimés ou détestés, je les ai oubliés.
Sur certaines photos de classe je maudis la gosse que j’étais qui n’a pas trouvé le temps de prendre 5 minutes de son précieux temps -trop occupée qu’elle était à aller s’acheter un jean neige pour faire une choré sur du Julie Pietri et en parler des heures avec LE téléphone de la maison et ses parents qui râlaient pour la facture- pour noter tous les noms dans les petits ronds représentants les têtes souriantes et niaises de ses congénères qui ont l’air tout droit sortis d’une série allemande (oui d’ailleurs pourquoi les fringues et les couleurs après quelques années, et quelques passages de modes, ont l’air d’être allemands ? un gène national du has been?).
Parce que parfois, les cases remplies, ça aiderait bien. Mais non, rien de rien, pas un nom, juste des ronds tout vides, qui semblent se moquer de moi aujourd’hui.
Oh oui, vous allez me dire (le toi là bas surtout qui se reconnaitra) que c’est juste moi qui suis Alzheimer avant l’âge (car, non, je n’ai PAS l’âge de ma sénilité, encore), et que vous, vous savez (de toutes façons, c’est normal, vous êtes DANS l’INTERNET, donc VOUS SAVEZ).
Je suis sûre que certains se souviennent même du nom du vieux prof d’histoire qui laissait tout le monde pomper pendant les DS, et de celui de l’instit psycho-rigide qui demandait qu’on attende qu’elle ait tapé dans ses mains avant de s’assoir à sa place, et de la super prof de maths qui vous a décidé d’en faire plein, du coup, des maths.
Oui, il y en a des comme vous. Mais il y en a des comme moi aussi. Si si, je t’assure, lecteur de la 1ère catégorie et je te rassure, lecteur de la 2ème.
Donc voilà, imagine-toi à 12 ans, avec ta meilleure-amie-pour-la-vie-que-jamais-on-se-sépararera-comme-une-chanson-de-Lalane, celle avec qui tu as fait un pacte de sang en te piquant le bout du doigt avec une aiguille. Là, ta copine, elle déménage, BIM, juste avant de rentrer en 4ème. Tu es larmes et déchirement, mais c’est pas grave, parce qu’on va s’écrire, oui, tous les jours, et de toutes façons quand on sera grande on habitera dans le même immeuble. Sauf que voilà, l’été arrive, t’envoies quelques cartes postales de tes vacances avec des ‘tu me manques’ ‘c’est trop nul’ (ah, non, c’est vrai, on ne disait pas trop dans toutes les phrases à l’époque) et des petits cœurs partout, et puis la rentrée, et puis, et puis, c’est pas super simple d’écrire si souvent, il faut prendre un stylo et trouver un timbre, et puis et puis, en fait, Sophie qui était en 5eme 2 et ben, elle est vraiment sympa, ouais même que ses parents ils ont un Betamax.
Donc voilà, tu te retrouves avec 2 BFF dont une à l’avantage énorme d’être sur place et puis l’autre, l’inconvénient de pas l’être (ah la la, ce sens de la logique implacable, je dois tout à ma prof de maths de 3eme, tout). Et au final, celle qui n’est pas là perd, parce que c’est plus facile comme ça. Et hop, tu la perds de vue. Et puis toi aussi tu déménages un jour, et dans le bazar, tu égares son adresse. Fin de l’histoire.
Quelques années plus tard, à ton bureau, un instant d’ennui, tu te demandes ce qu’elle est devenue. Tu la googleise. Mais elle a des homonymes. Du coup, tu ne sais pas. Le téléphone sonne, ton boss, le dossier machin, urgent toussa (ben oui t’es au bureau j’ai dit), et tu passes à autre chose.
Tout ceci est bien entendu transposable à la recherche des ex, activité de stalking nuisant gravement à la productivité. (Et ne fais pas comme si tu ne l’avais jamais, tu n’es pas crédible)
Voilà, tout ça, c’était avant.
Parce qu’aujourd’hui, dès ta plus tendre enfance, tu es sur Facebook. Et tes potes (et toute une population de kikoolol qui like comme toi des fan pages trop super, joue à des jeux trop chouettes et répond à des tests trop géniaux) sont tous connectés et reliés.
Alors tes copains ils ne disparaissent pas quand tu changes de bahut, tu les as avec toi chevillés à ton réseau, que tu le veuilles ou non. Les Manon, les Zoé, les Kevin et les Arthur, tu sauras quand ils rencontrent l’âme soeur et quand ‘it’s complicated’. Tu ne manqueras aucun statut captivant sur la météo du jour, ni aucun anniversaire que tu fêteras, docilement. Tu verras les échographies de leurs gosses et leurs photos de vacances. Tu réaliseras qu’ils écoutent de la musique que tu n’aimes pas, et postent des liens sécuritaires. Tu connaitras le nom de leurs chats et de leurs boss.
Allez, avoue, ça te fait rêver.
Mon petit, pour répondre à la question, non, de guerre lasse tu ne fermeras pas ton compte, même si parfois tu en auras envie, parce que sans IVL, sans ce lien, tu n’es rien, non, tu n’unfriendras pas non plus, parce que ça se fait pas.
Tu assumeras ces amitiés datées, envers et contre tout. C’est vrai gamin, il reste une chance pour que Facebook meure avant toi, mais l’hyperconnexion, n’y compte pas.
Pas pour rien que le net s’appelle la toile, et ce n’est pas toi l’araignée.
Et le droit à l’oubli dans tout ça ?
-
chattanooga5 liked this
-
kianane5 liked this
-
imnotalone posted this
